LA LIBERTE ET L'ILLUSION EXISTANTE Première partie Transcender une vue Commençons par une affirmation du grand Maître Chan et Patriarche Zen, Huang Po*. Ceci représente pour moi une clarté intérieure puissamment élaborée, émanant d’un très Grand Être. Sa vue pénétrante de l’irréalité de « l’apparent », basée sur l’expérience, est d’une évidence indéniable, et la façon dont Huang Po l’exprime est claire comme de l’eau de roche. Dans ce même exemple pourtant, la vision opposée (bien que non opposée) est également exprimée de façon très claire. Selon lui, ces deux concepts se confirment et s’infirment à la fois. A mon humble avis, ce point est très important. Il l’est, car en réalisant ces deux concepts comme exacts, aucun des deux n’est considéré, en fait, comme une réalisation « vraie » ou « absolue » en elle-même. Ainsi, la vie est, au mieux, un événement indéfinissable et ouvert, qui ne peut être exprimé « réellement » en termes absolus. Plus vous regardez profondément, moins vous « voyez », plus vous regardez profondément, plus vous « voyez ». Voyez-vous ? Cette expérience n’est pas un simple « néant ». Elle est indéniablement vide de substance ou de permanence inhérente, mais elle n’est pas un simple « néant ». Prenez par exemple le mirage d’un oasis dans le désert. Il est possible que vous avanciez des jours durant vers cette vision, sans jamais atteindre d’oasis « existant ». Un mirage est une sorte de simple néant, mais notre expérience, elle, n’en est pas un. Si l’oasis existe bel et bien… lorsque vous y arriverez et apprécierez la fraîcheur que procure l’ombre des arbres, l’eau étanchera effectivement votre soif. Tout le monde s’accorde sur ce point. Rêvons-nous tous le même rêve ? Le rêveur (Un) semble-t-il être une multitude, ayant des expériences à la fois distinctes et indistinctes (intimement « personnelles ») ? Ce point est important. J’entends souvent des personnes versées en spiritualité dire : « ce n’est qu’une illusion ». Mais en fait, la vie est insondable et tellement plus obscure que cela. Ecarter avec désinvolture le cosmos entier et la diversité infinie de son contenu comme sans importance relève d’un pur manque de sagesse. La manifestation de « l’esprit en la matière », ou de « l’esprit en tant que matière » (davantage à mon goût), reste incompréhensible et profondément mystérieuse. Qualifier l’apparent en termes catégoriques ne me parait pas découler d’une investigation réelle. C’est tout simple, lorsque l’on considère que « l’impermanence » est la perspective utilisée pour examiner pourquoi notre existence n’est en fait qu’une illusion, sans que ce savoir seul ne crée de mirage aride, dépourvu de vie. Toutefois, ce savoir n’invalide pas pour autant l’expérience. La vie continue, continue et continue encore tandis que le cosmos se transforme, trouvant son expression dans les plus infimes détails de sa diversité infinie. Ceci ne peut être nié. Le changement est le fondement de l’illusion et pourtant, l’illusion n’est pas un simple néant. Selon moi, sur le plan spirituel, les termes « irréalité », « réalité » et « illusion » sont des « concepts transperçants » qui nous offrent une véritable opportunité d’éclaircir notre esprit induit en erreur. C’est parce que le phénomène de tout ce qui est, semble être fragmenté par des différences, que les gens ne sont généralement pas conscients de la présence de la Totalité. Lorsque nous réalisons le caractère illusoire de l’apparent, alors la Totalité devient évidente. N’est-ce pas ? Oui ? Non ? Oui ! La Totalité est un fait, elle est la « Vérité » fondamentale de tout ce qui est et de tout ce qui n’est pas. Partant de là, cette « illusion » est-elle réelle ou irréelle ? Et la « Vérité » qui est… ou qui semble être (car la « Vérité » qui semble exister n’est autre que la « Vérité »)… est-elle illusion, réelle ou irréelle ? Je ne peux le dire, et si je pensais pouvoir le dire, je ne le dirais probablement pas. Pourquoi ? Parce que tout « ceci » est une merveille d’une beauté stupéfiante, indéfinissable, indicible, incroyable, insondable, incompréhensible. Lorsque l’on plonge dans l’abysse du Mystère, il n’existe tout simplement nul endroit où se poser. N’est-ce pas merveilleux ? Le silence intérieur réceptif nous offre des possibilités infinies, et la possibilité est un potentiel allié à un esprit curieux immergé dans des sphères curieuses. Une sagesse et une possibilité plus vastes nous mènent à une vue non obstruée. Une vue grande ouverte sur le caractère sacré et illusoire de notre existence. Ici, nous ne sommes pas autres que notre expérience, mais ne pouvons toutefois être définis par notre expérience. Il n’est pas question du « faire » ou du « non-faire », de « l’effort » ou du « non-effort »… ici, il y a simplement une liberté parfaite et authentique. Il arrive un moment où rien ne peut être ajouté, soustrait, appliqué ni insinué. Juste une réceptivité et une perception indicibles … effarant. Et à nouveau, ceci nous offre un joyau de possibilités. Aucun concept, vraiment, ne peut correspondre à l’absolu quel qu’il soit, et pourtant, ces mêmes concepts nous indiquent parfois de façon exacte et éloquente la voie à suivre vers la « Vérité ». N’est-ce pas merveilleux ? Tout ce qui vient d’être énoncé n’a rien d’une hésitation, vacillant constamment d’une chose à l’autre. Cela ressemblerait plutôt à l’art d’un jongleur, qui maintient face à lui toutes les balles en mouvement, sans en retenir ni en faire tomber aucune. Il s’agit d’une ouverture réceptive qui ne saisit ni ceci ni cela. Ni croyant ni incrédule, simplement ouvert et réceptif, le « je » (l’œil) NDT voit le Mystère sans discerner d’objet.
Deuxième partie Vous offrir un regard sur UN AUTRE CARACTERE ILLUSOIRE
Au cours de ma vie, j’ai eu l’immense chance de m’imprégner de la sagesse des nombreux chemins qui m’ont menée dans les profondeurs de mon cœur. Je nourris le plus grand respect pour le Bouddhisme Chan (aussi acéré qu’une lame de rasoir), l’Advaita, l’Hindouisme et le Christianisme (j’ai été élevée en tant que russe orthodoxe), car tous ont représenté de parfaits miroirs de sagesse, tout au long du « chemin » de la claire vue spirituelle. Je ressens aussi une résonnance profonde avec les peuples indigènes et leur façon innée de vivre leur spiritualité. Ils étaient – et sont – également si vivants, dans leur spiritualité ! A chaque souffle, de leur naissance jusqu’à leur mort, ils étaient – et sont encore – immergés dans la vie et dans le vivant, en tant que « voie de sagesse ». Le Chaman péruvien sait par exemple que tout, dans l’existence, est une vague d’énergie (illusion). C’est un fait établi. Ceci est devenu primordial pour moi, car les « enseignements » découlent de la vie même (ce caractère illusoire), des étoiles, des rivières, des aînés, ainsi que des femmes, des hommes et des enfants, tout autant que des animaux, de la pluie et du tonnerre, des ancêtres, de la musique, de la danse, de la nourriture, des récoltes, etc. J’éprouve également de la reconnaissance pour tout cela, comme pour la chance que j’ai de partager un peu de cela avec vous. Ainsi que je l’ai écrit plus haut, j’ai découvert quelque chose de merveilleux dans le Mystère : être simplement totalement ouvert, ne pas croire ni douter. Simplement, recevoir et donner. Le récit historique suivant relate un phénomène social qui a façonné une culture entière. L’histoire que je vais vous conter, agrémentée de quelques détails, n’est pas spécifique aux lakotas mais se produisit pour de nombreuses tribus, à travers les paysages américains, à la même période, peu ou prou. Certaines tribus n’ont pas ce même passé. Je ne connais pas d’histoires appartenant à d’autres tribus. Il est possible qu’elle diffère d’une tribu à l’autre… voilà pourquoi je vous narre celle-ci… Il y a près de 800 ans, deux jeunes hommes chassaient dans les plaines, à la recherche de troupeaux de bisons. Ils se tenaient sur une colline lorsqu’ils aperçurent une femme sacrée. Celui d’entre eux qui désirait sa beauté courut vers elle et lorsqu’il l’eut rejointe, tous deux furent recouverts d’une brume nébuleuse ; peu après, tandis que la brume se dissipait, le second jeune homme s’approcha, et là, aux pieds de la femme sacrée, trouva son ami, réduit en os et poussière. « Qu’avez-vous fait ? », s’écria-t-il. « Oh, ne vous inquiétez pas ; en ces quelques instants, nous avons vécu une vie entière ensemble ; il a été heureux jusqu’à un âge très avancé ». « Je suis venue vous apporter un présent », dit-elle. Allez dire au Chef de votre tribu que j’arrive ; faites une grande hutte puis invitez les hommes et les femmes à venir ». Le jeune homme en fit ainsi ; les lakotas travaillèrent dur pour accomplir ce qu’elle leur avait demandé. Lorsqu’elle arriva, la chaleur du petit foyer, au centre de la hutte, éclairait les visages de ses hôtes. Elle dit à la tribu qu’elle avait apporté un présent médicinal très puissant. D’une longue blague, elle sortit deux éléments bien distincts et les relia l’un à l’autre. Elle remplit le petit bol de tabac et leur parla de la magie du tabac. Elle dit que le tabac de cette pipe était extrêmement sacré. Elle demeura un moment avec la tribu. Elle leur dit de garder leur intégrité et leur expliqua comment préparer la pipe (« chanupa », en lakota). Elle dit que le bol rouge était la femme et que la longue tige était l’homme. Lorsqu’ils sont reliés, alors l’univers est créé et fonctionne bien. Son histoire était longue, charmante et profonde. Les lakotas se trouvèrent honorés de les recevoir, elle et son présent. Elle donna la pipe au Chef et lui apprit tout sur la splendeur de la pipe, puis offrit de nombreuses cérémonies pour cultiver la puissance spirituelle des êtres humains. Le moment vint pour elle de partir et tous assistèrent à son départ. Tandis qu’elle s’éloignait, elle se retourna et secoua son corps entier. Elle se changea alors en un bison rouge. Le bison courut, se retourna à nouveau vers eux, puis se changea en un bison noir. Ce bison noir enfonça ses sabots dans la terre, formant un nuage de poussière, puis devint un bison jaune. Alors, le bison jaune, immobile, se retourna vers la tribu pour la dernière fois et se changea en un jeune bison blanc. Elle était la Femme Bison Blanc. Cette pipe qu’elle a donnée s’appelle le « bagage de médecine sacrée » ; elle est encore, à ce jour, entre les mains du gardien de la pipe sacrée, dans la réserve de Green Grass, en Dakota du Sud. « Mutakuye Oyasin » signifie « nous sommes tous reliés ». Dans un monde relatif, c’est tellement exact… nous sommes Un seul Être, paraissant une multitude. Les histoires contiennent de multiples niveaux d’images, pas forcément très évidentes pour certaines, qui nous alimentent de façons extrêmement différentes. Un esprit curieux dans une sphère curieuse… un papillon, un mirage… un éveil au milieu d’impressions multidimensionnelles. Donc qu’est-ce que l’illusion, vraiment ? Cela signifie-t-il que le rêve n’existe pas ? Ou que d’une façon merveilleuse, il existe bel et bien… et ne cesse de tenter de nous libérer de notre esprit étriqué, en nous ouvrant à une expansion de conscience plus grande. En nous éveillant tous au potentiel des dimensions infinies des perceptions et impressions créatives. Ouvrons tout simplement notre cœur et notre esprit, libérons-nous de la saisie de quoi que ce soit d’arrêté, dans l’absolu. Sans jamais omettre, bien sûr, de chérir la Totalité (que nous-mêmes, nous sommes), qui est la « Vérité » authentique et qui, en réalité, est tout ce qui semble être.
Les choses ne sont pas telles qu’elles semblent être… Le Lankavatara Sutra
Traduction anglaise de John Bloefeld NDT : en anglais, l'œil physique est épelé "eye" et l'être, "je", "I" ; leur prononciation est exactement la même, ce qui est extrêmement significatif, car il y a une correspondance entre voir et être, à l'intérieur comme à l'extérieur. ShantiMayi signale donc qu'il lui a été difficile ici de faire un choix entre ces deux termes… L'œil unique ("eye") étant en fait la glande pinéale, qui, lorsqu'elle est stimulée par la lumière de la sagesse, voit tout en tant qu'Un. Et quand l'individu, le je ("I") reconnait tout comme étant Une seule essence, la sagesse dissout la dualité et la « Vérité » est réalisée. Ecrit pour le magazine " 3e millénaire ", France, publié au printemps 2008
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