ECOUTER DE L'INTERIEUR Peaufiner notre sensibilité et notre réceptivité Une jeune femme, Wendy, me parlait récemment des défis et des difficultés auxquels elle fait face dans le monde d’aujourd’hui. Mère célibataire de quatre enfants ayant travaillé dur toute sa vie, elle a toujours assumé pratiquement seule la responsabilité d’élever sa famille. Elle ne nourrissait aucun ressentiment à cet égard et en gardant le moral, l’acceptait sans sourciller. Elle aime sa famille. Elle est au centre de sa vie. C’est une femme forte et au grand cœur. Cependant, avec la récession économique aux Etats-Unis, ses heures de travail viennent d’être sérieusement diminuées et son salaire a été réduit à six dollars de l’heure NDT. C’est une baisse considérable pour une famille de cinq. Elle me disait qu’après l’annonce de cette mauvaise nouvelle par son supérieur, elle avait senti son cœur se déchirer terriblement. En sortant devant la porte de son lieu de travail, elle avait fondu en larmes. Elle s’inquiétait profondément de la signification que cela allait prendre pour sa famille. La connaissant bien, elle comme d’autres personnes aux qualités identiques aux siennes, je dirais qu’il y a là une volonté d’être réceptive et sensible au monde autour d’elle autant qu’aux autres et à elle-même. On reconnaît ici clairement l’intention de permettre à la coupe de son cœur de déborder. Qu'est-ce que je veux dire par là ? Il s’agit d’une sorte de curiosité profondément enracinée et d’une ouverture divine à cette curiosité, qui amène avec elle une subtilité puissante qui nourrit l’âme à travers les sens. Il est dit dans les enseignements spirituels traditionnels que nos sens sont un poison. Ceci est vrai lorsque nous les suivons aveuglément et que nous tentons de remplir goulûment ce puits sans fond de désir et d’insatisfaction. Mais qu’en est-il, lorsque nos sens représentent une expansion de la réceptivité sacrée ? Telle que la perception de la divinité dans les chants de la Nature, en enracinant notre écoute dans notre cœur ? Il s’agit alors de quelque chose de radicalement différent, n'est-ce pas ? A ce moment-là, le poison est transmué en nectar et, au plus profond de notre être commence alors un processus alchimique de transformation. Je me souviens des premiers jours avec mon Maître, lorsque nous restions assis ensemble des heures durant sans échanger le moindre mot. Il me montrait comment écouter de l’intérieur. Il me prodiguait ainsi un grand enseignement. Etant lui-même un être silencieux, il fallait que je l’écoute du plus profond pour recevoir ses offrandes. Il m’a appris à contourner les déblatérations du mental, à aller bien au-delà de la distraction et à être réceptivité au sens propre du terme. Tout comme Wendy était réceptivité-même, lorsque les oiseaux lui chantaient leur message. Il s’agissait pour elle, il s’agit pour nous tous, d’une conscience plus vaste, comme c’est le cas pour toutes les questions spirituelles. La réceptivité (la cognition réceptive) cultive naturellement un accès subtil à une conscience plus vaste. Donc, nos sens eux-mêmes peuvent nous servir à nous éveiller plutôt qu’à nous mener si loin de nous-mêmes - du moins à ce qu’il semble. Lorsque nous écoutons ainsi, nous absorbons réellement et peaufinons notre aptitude à recevoir. Nous n’écoutons pas seulement avec nos oreilles ; lorsque notre cœur s’y engage, nous recevons ce qui nous est vraiment offert. Lorsqu’une telle résonance se produit à l’intérieur de nous, il arrive que nos poils se dressent sur notre corps pour attirer notre attention, tout comme de petites antennes qui aspirent plus que ce que nous pouvons évaluer. Et tout ce qui est en mouvement au-dedans de nous crée une effervescence qui en nous élevant, ouvre nos champs énergétiques à tout ce qui peut être déposé dans notre corps subtil. Nous faisons tous cette expérience avec la musique qui nous touche, la poésie, la dance, ou encore avec l’art. C’est tout à notre avantage et cela stimule notre inspiration, tout en soulageant du poids de la vie. Ce cette façon, nous écoutons naturellement la nature et sommes soulagés de tous les poids que nous pouvons porter à ce moment-là. C’est quelque chose de merveilleux, d’être soulagé des pensées pesantes et de l’énergie négative qui est créée lorsque notre attention se porte sur notre auto-négation. Nous avons tous eu cette expérience à un moment ou à un autre.
Il y a des années, quand mon Maître était plus jeune, je me souviens qu’il sortait de sa chambre pour venir s’asseoir un moment avec nous. Ces moments comptaient beaucoup. Il portait des sandales traditionnelles en bois, comme le faisaient les saddhus en Inde – et comme ils le font encore parfois. Quand j’entendais le cliquetis musical de ses sandales passer la porte, ce son résonnait en moi comme le rythme du battement de mon cœur. Il était éloquent et palpitant. Lorsque ses sandales chantaient le chant de son arrivée, nous, ses disciples, nous levions tous immédiatement, peu importe la distance qui nous séparait. Lorsque nous entendions ce son, nous étions tous enchantés . Parfois, il s’asseyait avec nous jusqu’à ce que la lune se lève au-dessus de nous. Il était si élégant, si silencieux et si immobile… J’aimais écouter la lune se lever. Mon Maître m’enseigna également une grande leçon sur la façon d’écouter… et la façon de parler, de sorte que je puisse être entendue et ce, même si la personne à qui je parle n’écoute pas. A un moment ou à un autre, ceci sera important pour nous tous, et cela fonctionne vraiment bien. Il y avait des moments où je parlais à mon Maître et attendais sa réponse. Et il y avait des moments où il semblait m’ignorer complètement et puis… trois ou quatre jours plus tard, il répondait. Ceci m’apprit beaucoup. Il y a aussi une écoute empathique qui soulage de son poids non pas celui qui écoute, mais celui qui parle. Nous connaissons tous l’importance de la personne qui peut véritablement nous écouter dans des moments de détresse. C’est une relation très particulière, qui requiert un interlocuteur qui soit véritablement attentif à la personne affligée et qui veut être un exutoire pour elle. Parfois, le simple fait d’écouter avec l’intention de guérir, guérit de fait la détresse entièrement. Ceci, également, est une sorte de résonance. Nous savons tous ce que c’est que d’être mis à genou par les défis de la vie. Quelquefois, nous disons notre vulnérabilité dans la spacieuse étendue du ciel et dans ces moments-là, nous ressentons que dans et sous les cieux, tout un chacun et toute chose écoutent.
En scrutant les étoiles, je ressentis et écoutai profondément la terre et le ciel. On aurait dit que l’herbe et les racines des arbres en tremblaient, que ces pleurs pénétraient très loin à l’intérieur de la terre et que les étoiles tremblaient par compassion. On aurait dit que toute la création écoutait et répondait à ce chœur de pleurs et de tristesse. Cette nuit-là m’a enseigné très clairement que tout peut entendre et que tout est sensible et réceptif. Et qu’à travers ces voies, la résonance dans l’unité est psalmodiée comme une expérience directe. Nous avons alors appris qu’un jeune garçon aborigène, un être plein de promesses pour la tribu qui connaît une période de troubles, venait de mourir cette nuit-là. Ecouter apporte une telle profondeur, même au silence... Quelques jours sont passés depuis mon dernier échange avec Wendy. Aujourd’hui donc, je l’ai appelée pour savoir comment elle allait. - « Bien, me dit-elle, je vais bien. Tu sais, il neige si fort aujourd’hui que je peux à peine le croire. Et… tu sais quoi, maman ? Aussi intensément que tombe la neige, ces mêmes oiseaux sont ici, à ma porte, et ils chantent d’une façon si exquise. » - « Eh bien, répondis-je, quand notre cœur est ouvert et écoute, il y a toujours quelque chose de merveilleux qui y pénètre… » avec une voix limpide, et qui, parfois dans un bruit de tonnerre, parfois tel un fil de soie ondulant dans la brise parle. NDT : 4,65 Euros environ.
Ecrit pour le magazine " 3e millénaire ", France, publié à l'été 2009
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